Youssouf Mulumbu : « notre culture, on ne pourra jamais nous la voler » !

Par Muko
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En février 2008, la « génération Marbella » lançait son coup d’envoi face à l’équipe de France A’, dans l’éponyme station balnéaire espagnole. Figure majeure de cette vague de binationaux, Youssouf Mulumbu a disputé quatre CAN en treize ans avec les Léopards, dont trois avec le brassard au bras. A 34 ans, alors qu’il approche du crépuscule de sa carrière, le natif de Bumbu prépare activement sa reconversion. Et il vise un impact bien au-delà des terrains. Entretien sans détour ! 

Bonjour Youssouf, tout d’abord comment vas-tu ? Et comment te sens-tu physiquement ?  

Salut Louis, et bonjour à tous ! Je me porte très bien, on vient d’enchaîner deux matchs, face aux Rangers et Aberdeen. J’ai joué deux fois 90 minutes et tout s’est bien passé. Physiquement et mentalement, c’est positif d’un point de vue personnel, même si les résultats ne suivent pas vraiment… 

Justement, vous êtes sur une série de huit défaites consécutives. Qu’est-ce qui cloche ? 

Il y a beaucoup de nouveaux arrivants cette saison, qui ont eu du mal à s’adapter au championnat écossais. Mais avec les joueurs d’expérience qu’on a, il n’y a pas de raison qu’on ne se maintienne pas à la fin de la saison. 

Ton contrat expire à la fin de cette saison. Te vois-tu prolonger l’aventure en Écosse, si le club parvenait à se maintenir ?  

On verra. Mais il y a des échéances, et j’ai encore des ambitions, malgré mon âge.  

Quel serait le club idéal pour terminer ta carrière ?  

Le PSG ! Mais bon, malheureusement ça va être compliqué aujourd’hui (rires). Sinon, ça serait de retourner en France, ou pourquoi pas, à West Bromwich, ou je me suis fait connaître.  

Tu as désormais 34 ans. Idéalement, tu te vois encore jouer combien d’années au haut niveau ?  

Avec ce que je fais en ce moment, j’ai encore les jambes et surtout l’envie c’est le plus important. Les anciens m’ont toujours dit que le jour où je me réveille le matin sans l’envie d’aller m’entraîner, ça sonnera la fin. Pour ce qui est du temps qui me reste, je pense que ça dépendra du club dans lequel je serai, et l’ambition que ce club aura. Mais comme ça… (il réfléchit) je dirais deux ans par exemple. 

Parlons un peu des Léopards… ta dernière apparition remonte à la CAN 2019, mais tu n’as jamais officiellement annoncé ta retraite internationale. Tu restes sélectionnable ?  

Oui, après la CAN on est partis avec une déception et un goût amer. J’en ai parlé avec le président Omari, qui m’a demandé ce que je voulais faire, J’ai aussi parlé avec Christopher Oualembo et le coach Nsengi. Je me suis dit que je me laissais cette année pour voir quelles seraient mes performances. 

Mais aujourd’hui, je reste séléctionnable si on m’appelle. L’équipe fait plutôt une belle campagne pour la CAN, d’ailleurs. Ça avait mal commencé, mais ils n’ont toujours pas perdu. En tout cas, si je suis appelé, je pourrais répondre présent sur le terrain. J’entends souvent les gens évoquer un retour pour encadrer les jeunes etc… Mais ça ne m’empêche pas aussi de pouvoir jouer, surtout que comme je l’ai dit, j’ai encore les jambes. Mais bon, on verra bien d’ici les prochaines échéances. 

As-tu déjà parlé avec Christian Nsengi depuis son intronisation comme coach ?  

Non, pas encore. On avait beaucoup discuté à la dernière CAN, quand il était encore DTN. On avait parlé tactique etc , donc je sais ce qu’il attend de l’équipe. J’ai surtout discuté avec Christopher, avec qui j’ai grandi. Et j’aime bien sa démarche, car ce n’est pas parce que l’on est amis qu’il va me faire une fleur en m’appelant.  

Tu arrives au crépuscule de ta carrière, et tu prépares activement une autre casquette, celle de l’entreprenariat social. Peux-tu nous en dire davantage ?  

C’est très important pour nous. J’ai eu la chance de parcourir le monde grâce au football, d’avoir des partenaires, un répertoire et des contacts, que je peux mettre aujourd’hui au service de la nation. Je veux rendre aux supporters ce qu’ils m’ont donné. J’ai vraiment conscience de la chance que j’ai d’avoir bénéficié une formation à l’européenne. Au PSG, on avait tout à côté, l’accès à l’éducation, à la santé, à des infrastructures, à toutes ces choses dont on n’a pas accès chez nous aisément…  

Grâce à mon ami et associé, je suis accompagné aujourd’hui dans ma vision et dans mes projets par des nombreuses organisations, dans le sport et en dehors. Je fais partie de la Communauté des Sport Impact Leaders de la plate-forme Sport en Commun, lancée par l‘Agence Française de Développement pour le développement de la jeunesse par le Sport en Afrique. Je suis aussi membre de l’incubateur Yunus Sports Hub, lancé aussi par l’AFD, et les JO Paris 2024. 16 projets et personnalités ont été sélectionnées en Afrique pour accompagner leurs projets dans le domaine du sport comme outil d’un développement durable et inclusif. 

Au pays, je remercie le Gouverneur de la Ville de Kinshasa, qui nous a mis des espaces et terrains à disposition pour y installer des infrastructures sportives de proximité. Et je sais qu’il en sera de même pour les autres provinces lorsque l’on on va les solliciter puisqu’il s’agit d’un programme national. Il ne faut pas oublier qu’en RDC, à part les Martyrs et le Stade du 20 Mai à Kinshasa notamment, il y a trop peu d’endroits ou pratiquer le football, mais également le basket, où d’autres sports individuels ou collectifs. Donc l’enfant qui vit à Maluku, mais aussi à Beni, ou à Kisangani ne peut logiquement pas avoir accès au Stade des Martyrs, et donc ne s’y intéresse pas. Mais un espace dédié au sport qui serait à proximité de chez lui pourrait changer sa vision de l’avenir, voire de sa vie. 

Toujours pour ce projet, nous discutons également avec l’Union Européenne en RDC, sur cet axe Sport & Développement pour la Jeunesse en RD Congo. Le but est d’offrir aux gens la possibilité de faire du sport dans de meilleures conditions. Nous espérons matérialiser ainsi leur intérêt pour aider cette jeunesse, de manière concrète avec ce type de projet. Davantage que des projets que la jeunesse perçoit comme purement politiques ou géostratégiques, et dont les bénéficiaires ne profitent pas vraiment. Je suis rassuré, car j’ai senti cette même volonté de la part de l’Ambassadeur de l’UE en RDC de se rapprocher de cette jeunesse et de travailler avec elle. Donc j’espère que tout ça se matérialisera dans les prochaines semaines.

Selon toi, en quoi le football peut-il concrètement représenter un outil de développement durable en RDC ?  

Pas seulement le football, mais le sport en général, car il est un langage universel. C’est une vision que je développe depuis que j’ai commencé à rentrer en contact avec les binationaux, pour les convaincre d’opter pour la sélection. C’est un outil pouvant permettre le développement durable en RDC dans la mesure où il peut éduquer, insérer dans la vie active et offrir de l’emploi. Il transmet certaines valeurs et qualités que l’on apprend nulle part ailleurs. Le sport peut, en améliorant les conditions de vie d’une infime minorité, réduire la pauvreté et les inégalités. De plus, le talent ne regarde pas le sexe, les femmes comme les hommes sont concernés.  

En mai ou juin, selon la situation sanitaire, ma Fondation va co-organiser avec la plateforme Banafrika, une activité, qui visera à promouvoir et valoriser nos jeunes talents footballeurs, avec l’objectif d’augmenter leurs perspectives, leur employabilité (leur capacité à trouver un contrat professionnel), depuis la RD Congo. Tout en réduisant de nombreux freins comme les escroqueries, les essais qui n’en finissent jamais et souvent qui finissent par de l’immigration clandestine en Europe, sans réelles opportunités, les visas difficiles à obtenir etc… Avec le but de montrer qu’en RDC, il y a du talent et qu’il faudrait venir le voir plus souvent. Je ne peux pas en dire plus maintenant, même si j’en ai déjà dit un peu (rires), mais ça sera un format et un contenu très intéressants à découvrir et à vivre, et pas seulement sur le terrain. 

En 2013 déjà, tu inaugurais ta fondation à Kinshasa. Comment comptes-tu l’utiliser dans tes projets ?

A cette période, je l’avais dit. Je suis fier de me dire qu’en 2021, la fondation existe toujours, même s’il a été difficile de concrétiser des actions ces dernières années.  

Je suis ravi d’avoir mis en place récemment un Partenariat à 360° avec la Fondation Denise NYAKERU TSHISEKEDI, de Maman Denise, notre Première Dame. J’en partage les valeurs, comme l’autonomisation de la femme, la santé, l’éducation ou encore la lutte contre les violences sur le genre. Après des échanges fructueux depuis plusieurs mois entre nos équipes et une rencontre avec elle, nous travaillons aujourd’hui d’arrache-pied sur plusieurs projets dans ce sens. Espérons que la situation sanitaire s’améliore dans les prochains mois, afin de pouvoir transformer cela en actions concrètes sur le terrain. 

Tu l’as évoqué, le football congolais est un grand chantier. La formation, les infrastructures, l’organisation défaillante, escroqueries en tout genre…   

C’est vrai. Je pense qu’il faudrait s’appuyer sur ce qui s’est passé à Marbella, et aussi au cours de la CAN 2013. Cette année, on a retrouvé les meilleurs joueurs de notre génération Marbella (Cédric Mongongu, Cédric Makiadi…) avec une belle génération de locaux (Alain Carré, Patou Kabangu, Robert…) et c’était une des équipes intrinsèquement les plus fortes avec lesquelles j’ai joué.  

En ce qui concerne les escroqueries dans le football, je ne vais surprendre personne en disant que j’ai été victime de mes anciens agents, Messieurs Olivier Belesi et Doug Pingisi, puisque cela est paru dans de nombreux médias français mais dont les Congolais n’ont peut-être pas accès. Par conséquent, je dirais aux jeunes footballeurs africains de faire très attention et de beaucoup s’informer. C’est capital pour faire les bons choix, car il y a beaucoup d’opportunistes et de malveillants dans ce milieu. Mais en soi, je crois au peuple congolais. C’est pour cette raison que je collabore avec la jeunesse, preuve qu’elle peut et qu’elle est compétente. 

Mais en tout cas, ça me fait très plaisir de voir des joueurs venant du Congo jouer à un haut niveau ici comme Meschack, Bope, Jackson Muleka ou encore Glody Ngonda en Ligue 1 française. 

Pour les infrastructures, c’est en effet un sujet d’actualité. Car avec les Jeux de la Francophonie à Kinshasa en 2022, et les JO de Paris en 2024 qui arrivent, il faut préparer les athlètes et accompagner le mouvement sportif congolais. Aujourd’hui, le président de la République a la volonté d’organiser des tournois interscolaires de la FIFA, mais nos écoles ont peu d’infrastructures pour les accueillir. Pourtant, je sais à quel point ce projet peut être une solution à beaucoup de problèmes. Car il faudrait des infrastructures permettant au Basketball, Volley, Handball, Badminton, Tennis et d’autres sports comme le football à 5 de s’y jouer. De quoi offrir une multitude d’opportunités et de possibilités. On veut mettre en place avec un programme d’insertion de la jeunesse par l’emploi, le développement des métiers du sport, la formation… Il y a aussi des programmes pour les enfants de rue avec des conditions spécifiques pour les écoles. Mais sans oublier la santé de nos séniors aussi. J’espère que ces initiatives auront le soutien de chaque Congolais, du Président de la République jusqu’à l’enfant de Beni, chacun à sa manière. 

On dit souvent que la RDC regorge de talents. Pourtant, nos clubs peinent à les valoriser et à en tirer des revenus décents, qui pourraient les aider à se développer. Tu as constaté ça de près au cours de ta carrière ?  

Oui, notre football et notre sport en général ont du talent… mais le potentiel est comme un diamant. Il faut le polir, mais surtout l’exposer pour qu’on puisse l’acheter. Ce qui manque, ce sont les outils et l’information, pour savoir comment font les autres, et les modèles économiques bien précis qui peuvent être mis en place. Que ça soit une association ou une société sportive.

Aujourd’hui on peut voir le projet d’un club comme Lille, qui est orienté sur la formation, ou l’achat de très jeunes joueurs à fort potentiel, depuis des années, qu’ils vont pouvoir revendre. D’autres vont axer leur stratégie sur le merchandising, la vente de maillot… Mais au Congo, il faut voir ce que veulent les dirigeants, et que l’écosystème du football congolais s’inspire de ce qui se fait ailleurs pour l’adapter chez nous, avec professionnalisme et objectivité. 

Au-delà du sport, le monde de la culture t’intéresse aussi. As-tu pour objectif d’avoir un impact dans ce domaine ?   

En effet, la culture est quelque chose qui me tient beaucoup à cœur. Au Congo, on peut vous voler un terrain, on peut voler des diamants… mais notre culture intrinsèque, on pourra la copier, mais jamais nous la voler. Et il faut impérativement se servir de cela, car on a une culture vaste et très remplie, dans beaucoup de domaines.  

La musique, l’art, le cinéma, se développent aujourd’hui dans certains pays comme le Nigeria, le Ghana ou encore le Sénégal. Mais chez nous, on s’aperçoit qu’il nous manque, comme toujours, l’organisation et les outils. C’est là que mes actions et projets vont s’orienter. 

Quand je parle de tout ça, mon père pense que je tend vers la politique, mais pas du tout ! (rires) Je suis juste très attaché à cette culture. Il s’agit d’un projet que je mûris depuis longtemps, bien avant cette Présidence de l’Union Africaine par la RDC. Je suis passionné par notre cinéma, par exemple. Et je pense que chaque congolais peut avoir cet objectif de participer à sa manière pour élever l’influence de notre culture. Je prépare donc un projet pour le développement et la promotion de notre cinéma, avec et pour nos acteurs et comédiens. Un projet dans lequel chaque congolais pourrait être appelé très rapidement à contribuer, participer, devenir associé, actionnaire, car au final, on doit se rendre compte que 10 USD versé par 1 000 000 congolais ou 100 USD par 100 000 congolais peuvent financer un projet de 10 000 000 USD.  Il nous faut envisager de nouvelles manières d’innover, collaborer, co-développer notre pays et notre économie, car ce sont des sommes que l’on dépense parfois sans réel impact. 

Ce qui me rassure, c’est quand j’ai vu Maman Denise s’engager en faveur de la santé des artistes comédiens, sans même que l’on ait parlé ensemble de ce projet. Cela montre bien que la vision est réellement commune, orientée vers le développement de notre communauté. Donc si je ne peux pas trop en dire pour l’instant, sachez que je travaille durement, avec toute mon équipe et mes partenaires, pour proposer des projets de transformation, de développement pour la promotion et la valorisation de notre cinéma, de toute l’industrie culturelle.  

Pour finir, as-tu un message en particulier à transmettre aux supporters congolais ?  

Les remercier pour le soutien, les critiques. Mentalement, je suis fort et je m’en sert pour pouvoir progresser. On ne m’a jamais rien donné depuis le début de ma carrière, j’ai toujours été chercher ce que j’ai eu. 

Pour le message, ce serait de les exhorter à toujours être derrière leur équipe. Je sais que ce n’est pas évident, mais on a besoin d’eux. Ca a toujours été différent quand on était en symbiose. J’espère revenir sur la terre de mes ancêtres très bientôt, et développer tous ces projets qu’on a évoqué, pour servir ma nation du mieux possible. Merci encore à Leopardsfoot, vous avez toujours été honnêtes et fiables. A très bientôt ! 

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