Guy Losendjo (Banafrika) : “Faire entrer le football africain dans le 21ème siècle !”

Guy Losendjo (Banafrika) : “Faire entrer le football africain dans le 21ème siècle !”

@ 12 Juin 20 715

Tout au long de sa carrière de footballeur, Guy Losendjo-Lokuli pensait déjà à l’après. En 2018, il franchit le pas, et fonde Banafrika, une plateforme digitale panafricaine. Son but ? Utiliser la data et le numérique pour aider les acteurs du sport en Afrique. Mais également mettre en lumière les jeunes talents, tout en combattant le fléau des agents véreux, et les problèmes liés à l’âge où l’identité des joueurs. 

Dans son interview avec Leopardsfoot, le jeune entrepreneur congolais nous détaille son projet, et nous explique le fonctionnement de sa plateforme. 

Bonjour Guy ! Pouvez-vous nous présenter à nos lecteurs ? Vous avez d’abord joué au foot, à un niveau correct…

Bonjour Leopardsfoot !

C’est un parcours qui a commencé comme tout jeune féru de foot. En 2000, à mon arrivée en France j’ai commencé en Benjamins. Et au total, j’ai joué en fédéral, national jusqu’au niveau senior à 18 ans en CFA2 à Calvi, Bastia puis à l’Etoile Filante durant trois saisons avant de revenir à Grasse, dans la région niçoise. Le but était aussi de reprendre mes études, que j’avais suivi par correspondance.

Je pense avoir énormément appris lors de ce parcours. On n’arrive pas tous à faire une carrière pro, donc j’ai préparé aussi l’après-football au cours de ma carrière. Cette carrière m’a permis de voyager, d’apprendre à vivre en communauté, jouer pour l’équipe nationale en Junior et développer beaucoup de soft skills, qu’on n’apprend pas forcément à l’école ou à l’université. J’appelle d’ailleurs souvent le sport « l’école de la vie » parce que si vous êtes attentif, vous en sortez généralement grandi, que vous passiez professionnel ou pas.                                                  

Cette école a porté ses fruits ! En 2017, vous fondez la plateforme communautaire “Banafrika”. Qu’est-ce qui vous a motivé à lancer ce projet ?

En 2017 je commence plutôt l’idéation de Banafrika. Ce n’est qu’en 2018 qu’on a lancé l’entreprise. A l’époque, je préparais un Master 2 en Organisation des Firmes, Marchés, Connaissances et Innovation avec une spécialité en Management des RH.

C’est un long processus d’étude, d’échanges, de voyages, de constats qui nous a fait comprendre mon équipe et moi, qu’il fallait être utile sur le terrain. Nous avons donc décidé de lancer notre plateforme.

Que propose concrètement Banafrika et quel est son objectif à court, moyen, et long terme ?

Banafrika est une plateforme communautaire, dédiée à l’ensemble de l’écosystème du sport en Afrique. Nous offrons la possibilité à chaque acteur du sport africain de créer son profil, gratuitement, sur notre plateforme. Qu’il soit sur le terrain en tant qu’athlète, ou en dehors. Il peut être entraîneur, mais aussi représenter une organisation sportive, une académie ou un club. On créée un profil sur une interface dédiée, que nous continuons à améliorer chaque jour. On vise aussi à en faire un espace d’échange et de partage d’informations, de connaissances, d’expériences.

A court terme, nous voulons présenter l’outil, informer, faciliter son appropriation et son utilisation. A moyen terme, nous cherchons à rassembler une communauté visible et notable des acteurs du sport en Afrique. Notre objectif est de leur donner de la valeur, avec des données précises sur leur activité. Dieu sait que le sport en Afrique concerne peut-être 50% de la population du continent, âgée de moins de 24 ans d’ailleurs. 

Enfin, l’objectif à long terme est de réduire l’écart qui sépare le sport africain du sport mondial. En informant, équipant, et outillant le sport africain. Aujourd’hui, des problèmes d’informations, de connaissances et, parfois, de compétences mènent trop souvent à des drames pour des nombreux jeunes sportifs africains et leurs familles.

En revanche, Banafrika n’est ni une agence de management sportif, ni une académie. Notre activité n’est pas uniquement tournée vers le football, et inclut le sport féminin. C’est une plateforme qui cible l’ensemble de l’écosystème du sport africain, peu importe la discipline sportive pratiquée, l’âge, le sexe, le niveau auquel on évolue, le pays… etc.

En termes de football, quels sont aujourd’hui les atouts que le Congo, et l’Afrique peuvent faire valoir à l’échelle mondiale ?

Je pense que le talent intrinsèque africain ou congolais n’est plus à prouver.

Et ce talent là ne concerne pas uniquement les sportifs, mais le hors-terrain aussi. Par exemple, j’échange parfois avec des excellents recruteurs africains, qui sont des dénicheurs de talents hors pair, qui pratiquent depuis 20, 30 ans. Ou alors des dirigeants qui ont un réelle expérience. Mais le manque d’outils, de méthode et de réseau, leur empêche d’exprimer leur talent.

En effet, les talents sont nombreux en Afrique, mais souvent repérés sur le tard. Comment utiliser la data pour mettre en lumière ces jeunes talents à un âge raisonnable ?

Cette question est primordiale. Le jour où nous pourrons y répondre collectivement, nous réussirons à éliminer tellement de nombreux fléaux qui nous caractérisent. Comme les problèmes d’âge, ou encore les jeunes prêts à tout pour une carrière.

J’aime bien prendre l’exemple de Sadio Mané. Comme tout le monde, j’ai suivi comme son ascension, jusqu’à ce qu’il passe tout près du Ballon d’Or 2019. Mais on a toujours l’impression que l’africain commence à jouer au football quand il arrive en Europe ! Pourtant, je suis sûr que Sadio, lorsqu’il avait 12, 13 où 15 ans, n’avait rien à envier à un brésilien du même âge, qu’on achète à 40 ou 50M avec un pré-contrat pour venir en Europe à 18 ans !

Le problème est ce manque de visibilité, de données quantifiables, qualifiables et exploitables. Et Banafrika se donne comme ambition de résoudre ce fléau. En mettant à disposition un outil, pas seulement dédié au footballeur pro, mais aussi pour les jeunes en Académie. Ils peuvent déjà y créer leur profil, qui les suivrait jusqu’à leur départ vers l’Europe pour les plus talentueux d’entre eux.

D’ailleurs n’oublions pas que ce repérage trop tardif conduit à un fléau que l’on connait bien en Afrique. Celui de l’âge falsifié des footballeurs africains, mais je dirai plus globalement des sportifs et pas que les footballeurs.

Justement, parlons-en.  L’Afrique en général et la RDC en particulier sont très souvent confrontées aux polémiques de l’âge et même de l’identité des joueurs. Votre plateforme peut-elle jouer un rôle pour combattre ce problème ?

Oui, nous assumons cette ambition de combattre ce fléau. 

Parce que quand vous avez 22 ans, que vous n’êtes pas forcément allé à l’école, et qu’un pseudo agent ou recruteur vient vous appâter avec une invitation pour l’Europe, en vous disant « tu es fort, mais vous êtes un peu trop vieux car les clubs européens préfèrent les très jeunes. Le mieux serait de baisser ton âge à 18 ans, pour signer jeune en Europe et avoir le temps de faire une plus longue carrière, donc faire profiter ta famille, plus longtemps ». Avez-vous alors le recul nécessaire pour analyser et répondre “non, ce n’est pas le bon choix” ? Surtout que ce problème n’existe pas seulement dans le football, ou même dans le sport. 

Je n’encourage pas ces actes. Les jeunes qui me connaissent savent ce que je leur dis à ce propos. Le plus aberrant, c’est de voir des enfants commencer à “couper” leur âge dès 12 ou 15 ans, juste parce qu’ils veulent percer dans le foot, avec l’assentiment des parents ! Comme si c’était indispensable d’avoir un ” âge pour le football “.  Tout en sachant que  les transferts des mineurs sont interdits par la FIFA. Donc si vous avez 16 ans, que vous êtes bon et que vous baissez déjà votre âge, vous vous privez une chance d’avoir un transfert international rapidement. Donc au final, tu y perds plus que tu n’y gagnes ! Les datas peuvent, et vont aider à lutter contre cela. C’est en grande partie là-dessus que nous construisons notre projet.

Surtout, les agents véreux sont un énorme problème pour nos joueurs. Le développement de la data peut-il représenter un bouclier contre ces pratiques ?

En effet, il existe de très bons agents, des mauvais agents et des “pas du tout agent” ! C’est ceux-là que l’on peut qualifier de véreux. Ils pullulent sur Facebook où Instagram, avec des photos où ils sont entourés de personnalités pour impressionner. Malheureusement, ça marche beaucoup trop souvent.

Et oui, la data peut être un bouclier. Car l’information vous fera savoir que l’agent en question qui te demande 5000€ pour aller faire un test ou signer au PSG, de te présenter aux Camps des Loges, que le coach t’y attend… est en réalité une personne à dénoncer à la Police. Le numérique permet tellement de choses aujourd’hui, que l’on s’aperçoit que c’est le manque d’informations qui empêche les sportifs africains de voir certaines arnaques, pourtant faciles à débusquer.

Avoir accès à l’information grâce la data vous permet aussi de faire la différence entre un mandat exclusif, non exclusif, ou un contrat de représentation. Ou encore quels sont les droits et devoirs d’un joueur en face de l’agent. Il y a donc une énorme méconnaissance du marché, des acteurs, de leur rôle, des prérogatives. Parfois, certains présidents de clubs veulent aussi être agents de leurs propres joueurs… au final, cela ne profite guère au footballeur. Et c’est un ancien joueur qui vous parle !  

Mais le vivier que vous visez est très large. Comment être sûr que vos données seront fiables ?

Pour plusieurs raisons.

  1. La confiance que je fais à cette jeunesse africaine sur sa capacité à agir en adulte, et en responsable. Surtout une fois qu’on les a informé et sensibilisé sur leur propre intérêt à ne pas dire qu’ils marquent 50 buts par saison ou 30 paniers par match. Car quand on se retrouve en test devant un coach, ça ne trompe pas. Et si vous avez triché, vous n’aurez pas l’opportunité, et le prochain ne l’aura pas non plus. Ce prochain, c’était peut-être votre petit frère, cousin ou ami qui, lui, avait réellement les qualités.
  2. Notre stratégie pour répondre à cet enjeu central de la fiabilité, et de la sécurité de données. Nous savons exactement quand nous serons en mesure de ne plus seulement compter sur l’intelligence de cette jeunesse pour prouver la fiabilité et la sécurité des données sur notre plateforme.
  3. Enfin, ceci n’est pas une fatalité. Nous combattons ce problème, mais il faut le relativiser. Par exemple, en 2019, Facebook a supprimé 5,4Mds de faux compte, et LinkedIn en a supprimé 20 millions. Instagram compterait 50% de faux comptes, et Twitter en compterait aussi des millions. Le jour où nous aurons cette quantité de faux comptes, c’est que nous aurons atteint beaucoup de nos d’objectifs.

A quels genres de difficultés avez-vous été confrontés depuis le lancement de Banafrika ?

Honnêtement, les difficultés sont multiples, et pas toujours celles auxquelles on peut penser. Au-delà des difficultés communes à toute startup ou jeune entreprise qui se lance, il faut rajouter celle de se lancer dans un secteur encore peu formalisé comme le sport en Afrique, qui est souvent plus perçu comme un loisir qu’un véritable business. De plus, le secteur du digital et d’internet est assez médiocre, bien que l’Afrique connaisse un grand progrès dans ce domaine. Et là, vous pouvez imaginer les nombreuses difficultés auxquelles on peut faire face.

Mais je préfère voir en chacune de ces difficultés des opportunités pour mon équipe et moi de progresser, de nous renouveler, d’apprendre… J’ai cette chance d’avoir choisi de faire ce que je fais. De connaître le domaine dans lequel j’évolue, et de rester toujours en veille. 

Rien de tel que le concret. Vous avez contribué à la signature de Glody Ngonda à Dijon l’été dernier. Comment ça s’est passé ?

Banafrika a joué le rôle d’intermédiaire lors de la signature de Glody Ngonda à Dijon, en août 2019.

Glody est un joueur que l’on a suivi, que nos partenaires suivaient, et que Dijon suivait aussi. Puis son profil été validé par le coach (Stéphane Jobard, ndlr) parce qu’un de nos partenaires a ré-appuyé le dossier après la CAN. Après, si réaliser un transfert de l’Afrique vers l’Europe est assez complexe, celui de la Linafoot vers la Ligue 1 l’est encore plus. En raison du manque d’informations sur les processus, parfois des méthodes, de compétences, ou tout simplement les différences de culture dans le travail. 

Et nous, on a joué ce rôle d’intermédiaire, et de pont entre l’Afrique et l’Europe. Il a fallu se déplacer, gérer certaines choses mais au final, quand cela cela se concrétise, vous êtes content. D’abord pour le joueur et sa famille, mais également pour son club avec qui vous avez travaillé durant tout le processus. Ils pourront d’ailleurs témoigner du travail qu’a abattu Banafrika.

Mais bien sûr, tout le mérite revient au joueur. C’est son talent qui lui a permis d’en arriver là, et nous n’avons été que des accompagnateurs de l’expression de ce talent. Dans le cas de Glody, je reste convaincu que c’est un joueur qui a les qualités nécessaires pour exploser en France, et aller encore plus haut qu’il n’est jusqu’à présent. Il a un talent au-dessus du lot !

Avez-vous reçu le soutien de personnalités (sur et hors terrains) pour votre projet ?

Oui, car nous échangeons énormément. Nous sommes invités à certains forums importants comme le Choiseul Africa Business Forum de Nice en 2019, le Forum des Diasporas Africaines en 2018, Emerging Valley, France Digitale et plein d’autres qui nous amènent à rencontrer beaucoup de personnalités politiques ou sportives qui comprennent totalement notre projet. Ils nous encouragent, certains nous y aident. 

Nous ne citerons pas de noms. Mais ce qui est sûr, c’est que nous ouvrons totalement les portes de ce projet à d’autres personnalités, sportives ou non. Ceux qui partagent cette cause de la jeunesse africaine par le sport peuvent se joindre à nous. Seul on avance, ensemble on va plus loin ! 

Aujourd’hui, quel est LE principal défi du football congolais ?

En toute sincérité, il y en a beaucoup. Peut-être que le principal serait justement d’oser relever ces multiples défis. Car, bien souvent, on se satisfait du peu.

Par exemple, je ne pense pas que le football congolais manque uniquement de moyens financiers. Mais je pense qu’une fois qu’on obtient ces moyens, il faut savoir les utiliser. Pour cela, il faut des projets sur la formation, les infrastructures, l’organisation, le développement… 

Certains clubs congolais n’ont souvent rien à envier aux clubs du Maghreb, en termes de fan base, de moyens (bien que souvent aux mains d’une seule personne), et encore moins de talents ! Mais ces clubs, pourtant performants sportivement, le sont moins sur le plan du business. Il faut donc revoir beaucoup d’aspects. Avec Banafrika, nous souhaitons accompagner ce changement.

Et du football africain ?

Celui de faire rentrer le football africain dans le football mondial du 21ème siècle. Et je parle de manière globale, sur toute la chaîne de valeur du football, telle que la conçoivent d’autres qui en tirent un plus gros bénéfice que l’Afrique. Je pourrais d’ailleurs dire la même chose du football congolais.

Merci à vous Guy et félicitations pour votre beau projet ! Que peut-on vous souhaiter pour la suite ?

Guy Losendjo et Leopardsfoot, ça ne date pas d’hier !

Merci à Leopardsfoot de m’avoir donné cette opportunité. La meilleure chose que l’on puisse souhaiter, en cette période de crise sanitaire mondiale liée à la COVID-19, c’est la santé. Prendre soin des siens et des plus fragiles. Et qu’à la sortie de cette crise, nous puissions nous engager vers un sport africain qui va obtenir la place que ce secteur mérite dans l’éducation, la formation professionnelle, et l’emploi des ces millions de jeunes africains. Le sport en Afrique est la seule chose capable de réunir tout le monde, même les ennemis d’hier.

En tout cas, merci encore ! C’est en 2008, lors d’un match des U18 Aile Europe contre le Red Star, que j’ai rencontré Leopardsfoot pour la première fois. On avait d’ailleurs eu la chance de rencontrer Youssouf Mulumbu, qui avait déjà cette fibre patriotique à l’époque où il jouait au PSG. Puis j’ai recroisé votre rédaction lors d’un tournoi que l’on avait fait en Belgique et gagné avec le Coach Eric Tshibasu, où je termine d’ailleurs meilleur buteur. J’apprécie d’autant plus votre évolution, très positive et pertinente avec un positionnement que je vous encourage à ancrer et pousser encore plus loin. Bravo à vous et à toute votre équipe.