Ce qui tue notre football : Partie 1, les infrastructures

Ce qui tue notre football : Partie 1, les infrastructures

@ 14 Sep 20 228

Le “potentiel”… Ce terme commence à nous fatiguer, nous, Congolais. Sur d’innombrables plans, notre pays en regorge, avec le football en premier plan. Seulement, il reste souvent théorique et abstrait. Trop peu de concret en découle. 
Quels sont les grands chantiers de notre football ? Par où commencer ? Pourquoi y investir en priorité ? Leopardsfoot a décidé de consacrer un dossier aux problèmes du football congolais. Voici le premier volet, dédié aux infrastructures.

Infrastructures défaillantes : des conséquences visibles…

Ce mardi 8 septembre 2020, Eduardo Camavinga brisait un record de précocité vieux de 106 ans. A 17 ans et 303 jours, le prodige du Stade Rennais devient le plus jeune joueur à disputer un match en équipe de France depuis 1914. Et tant pis pour la RDC, dont il possédait encore la nationalité l’année dernière. C’est avec le maillot floqué du coq qu’il entre  pour tenir l’entrejeu avec son coéquipier en club Steven Nzonzi, lui aussi d’origine congolaise. Et pendant ce temps, Michy Batshuayi plantait un doublé  face à l’Islande, sous la vareuse des Diables Rouges belges.

Mais ce n’est pas fini… Opposés à l’Allemagne, les Diablotins (espoirs) voyaient Orel Mangala et Albert Sambi Lokonga croiser le fer avec Ridle Baku. Enfin, né à Kinshasa, le jeune Serge Atakayi affrontait l’Ukraine pour sa première cape avec les U21… finlandais. En bref, les patronymes congolais défilaient dans l’actualité foot, alors que les Léopards ne jouaient même pas. Une situation étrange, à laquelle on s’est tristement habitué ces deux dernières décennies.

Mais c’est trop facile d’en vouloir à ces jeunes athlètes, qui représentent les pays qui les ont vu grandir, les ont formés, et leur ont offert les infrastructures nécessaires pour jouer. Attaquons-nous plutôt aux racines du problème. Et le maître mot a déjà été évoqué un peu plus haut : les infrastructures. Nous n’aurions peut-être même plus besoin de lorgner sur les binationaux si on les développait dans notre pays. Car sur le sol congolais, les talents ne manquent pas.

En effet, l’aptitude de beaucoup de nos compatriotes pour le football n’est plus à prouver. Car ne l’oublions pas : l’Europe n’a pas donné aux binationaux leur talent (c’est d’ailleurs le contraire) mais simplement les conditions propices à son développement. A l’heure actuelle, peut-être qu’un jeune du Sankuru n’a rien à envier au talent de Lukaku, et qu’un Wan-Bissaka bis se cache au fin fond du Maniema. Mais qui le saura ? Le manque d’infrastructures fourvoie ce vivier, et beaucoup de talents nous échappent au sein de notre propre pays. 

… et un vivier fourvoyé

L’état des terrains accessibles aux enfants entrave leur développement

La pratique du football nécessite des infrastructures bien définies. Tout d’abord, des stades de qualités sont nécessaires pour développer le jeu, et l’organisation. Mais les athlètes eux-mêmes ont besoin d’infrastructures, même basiques, pour développer leur talent dès le bas âge, et progresser correctement. La qualité des premiers contrôles, conduites et appréhensions de la balle est impactée par la pelouse sur laquelle il tape la balle tous les jours. Sans viser la lune, un terrain  plat et basique peut tout à fait suffire dans un premier temps. Malheureusement, ceux-ci restent rares…

Une fois ses compétences primaires développées dans son quartier, l’étape suivante pour un jeune talent est la recherche d’un club, qui doit avoir des infrastructures adéquates pour accompagner sa progression. Et s’il joue dans un championnat junior qui opère sur des terrains sablonneux, terreux, ou excessivement verdoyants, il prendra beaucoup de retard. Car à ce stade, un jeune congolais peut être aussi talentueux, sérieux et discipliné. Mais il partira toujours désavantagé par rapport à un européen du même âge, qui s’entraîne déjà sur un billard chaque semaine. 

A long terme, voici une des raisons pour lesquelles les footballeurs africains sont souvent décriés en Europe pour leurs lacunes tactiques. Bien qu’étant très réducteur, ce préjugé trouve ses fondements. En effet, un joueur ayant effectué sa progression sur un terrain cabossé et/ou sablonneux, a souvent été habitué à jouer dans des petits espaces, sans pouvoir bien appréhender les déplacements de ses partenaires et adopter une bonne culture tactique. C’est donc logiquement que certains joueurs partent avec un handicap sur cet aspect. Le problème n’est donc pas, comme l’avait absurdement exprimé Willy Sagnol, “l’intelligence” des joueurs africains, mais bel et bien le manque d’infrastructures adéquates à la progression qui se fait ressentir. 

Enfin, ce manque d’infrastructures a des répercussions sur la politique de l’équipe nationale. Car elle pousse la sélection à lorgner sur les Congolais expatriés et binationaux, et juger les talents locaux trop limités. 

État des lieux

A l’image du Stade Lumumba (Kisangani), l’état actuel des infrastructures sportives est déplorable en RDC (photo prise en mai 2020).

En 2020, la RDC compte au moins sept villes qui dépassent le million d’habitants (Kinshasa, Lubumbashi, Mbuji-Mayi, Kananga, Kisangani, Goma et Bukavu), pour environ une cinquantaine de stades. Et une grande majorité sont en réalité des terrains à la pelouse détériorée, entourés par des gradins vétustes, qui tombent en ruines. Au total, moins de dix enceintes auraient une aire de jeu plus ou moins “convenable” : Martyrs et Tata Raphaël (Kinshasa) , stade Mazembe (Lubumbashi) , stade de Kalemie, stade de Likasi, stade Diur (Kolwezi), Kashala Bozola (Mbuji-Mayi), Stade de l’Unité (Goma). Parmi ces aires, très peu sont accessibles aux championnats juniors. Enfin, plusieurs provinces (Équateur, Nord et Sud Ubangui, Sankuru…) n’ont aucun stade fiable à ce jour. Dans ces conditions, on peut estimer que la 56ème place au classement FIFA est une aubaine pour la RDC.

Famélique, ces chiffres se voient aggravés  lorsque l’on sait qu’aucune enceinte n’est homologuée par la FIFA sur le territoire. Seuls quatre arènes (Martyrs, Tata Raphaël, Kibasa Maliba et Stade Mazembe) répondent plus où moins aux normes de la CAF qui y autorise, sans doute par défaut, les rencontres internationales. 

Et cette défaillance ne s’arrête pas là… Si l’on juxtapose le nombre de stades aux nombre de clubs du pays, une sérieuse pénurie se dessine. En effet, selon les chiffres du syndicat UFC (Union des Footballeurs Congolais), la RDC compte 30 000 clubs recensés, pour la cinquantaine de stades. Cette situation provoque un épuisement précoce des pelouses, qui sont déjà de mauvaise qualité. Et même la capitale Kinshasa en souffre. Le synthétique de son stade des Martyrs ne fait pas le poids face aux nombreux clubs qui l’utilisent chaque semaine, et se détériore rapidement. Ce constat s’observe également dans les autres grandes villes du pays.

En outre, pour avoir la chance d’évoluer sur un terrain correct, les jeunes talents sont obligés d’intégrer les grands clubs du pays, dont le siège est parfois très loin de leur domicile. Par exemple, si un jeune kinois ne joue pas dans un club d’EPFKIN, de Linafoot ou une académie disposant d’un terrain correct, il effectuera toute sa formation sur un terrain en sable, ou en terre. Et s’il a la chance de rejoindre un club équipé d’un synthétique, de longs mois peuvent être nécessaires pour qu’il s’habitue à jouer dessus correctement. Encore du temps perdu…

En RDC, beaucoup trop d’équipes, (masculines comme féminines) évoluent sur des terrains à la limite du praticable.

En Europe, et même en Afrique du Nord, les jeunes ont rapidement la possibilité de développer leurs qualités. En Égypte, par exemple, un jeune talent n’a pas besoin de signer à Zamalek ou à Al Ahly pour accéder à des infrastructures. Chaque quartier du Caire possède au moins un stade municipal, équipé d’un synthétique. Cela doit être une solution pour révéler nos talents dès le plus jeune âge.

Comment y remédier ?

Aires de jeux

Les terrains municipaux (comme ici à Johannesburg) ou les aires de jeux privées seraient d’une aide précieuse.

La création de terrains municipaux ou d’aires de jeux privées dans les quartiers (comme au Sénégal, par exemple)  ferait évoluer la situation dans un premier temps. Cela  permettrait aux jeunes de s’initier convenablement au football, et entamer leur développement le plus tôt possible. Ainsi, ils n’auront pas à attendre d’intégrer un club professionnel pour jouer sur un terrain en herbe, ou même synthétique. Car, si talentueux soit-il, un jeune de Kinshasa peut attendre jusqu’à 22-23 ans pour faire ses premiers pas dans une structure qui évolue sur un terrain correct. Et seulement s’il a la chance d’être repéré… car la ville ne compte aujourd’hui que trois terrains municipaux (Barumbu-Matete, Binza et Masina). Pas idéal ! 

Stades régionaux

Dans un pays vaste comme la RDC, chaque province devrait avoir au moins un stade de référence.

Parvenir à extraire les meilleurs talents de la RDC n’est pas si compliqué. Mais tant que le football provincial ne sera pas développé, cet objectif restera un plan sur la comète.  

En effet, chaque province devrait avoir au moins un stade de référence, certifié et homologué comme tel. Cela contribuerait à développer le football provincial, et créer des sélections régionales. Les meilleurs joueurs locaux pourraient enfin obtenir la visibilité qu’ils méritent, au sein même de leur province d’origine.

Aujourd’hui, il n’est pas impossible de “percer” hors de Kinshasa ou Lubumbashi. Mais il faut redoubler, voire tripler d’efforts, avoir de la chance, et beaucoup, beaucoup de patience. La plupart des joueurs provinciaux ont du migrer dans les deux grandes villes du pays pour avoir un espoir, souvent sur le tard. Mais avec des stades et des centres régionaux, les talents pourraient se développer dans leur fief, et éviter de perdre un temps précieux. 

Réhabilitation 

Une (vraie) réhabilitation des stades : plus que nécessaire…

Au Congo, on aime beaucoup ce mot. Et si le concept est des plus louables, il n’est que trop rarement appliqué avec sérieux.

Comme quasiment chaque année, le stade des Martyrs est actuellement en proie à une polémique. Mais combien de fois a-t-on annoncé une réhabilitation de ce stade qui, rappelons-le, est resté inachevé depuis sa construction en 1993 ? Où du Tata Raphaël, dont l’état actuel est un véritable affront à sa riche histoire ? Idem à Kisangani pour le stade Lumumba, dont on peut aisément confondre l’aire de jeu avec un champ de manioc. Aux quatre coins du pays, les stades ont besoin d’une profonde rénovation, de fond en comble. Et non d’une poudre aux yeux, ou de quelques coups de peinture qui camouflent mal la vétusté du lieu. De vraies techniques de réhabilitation, professionnelles et durables sont plus que nécessaires pour relancer notre football

Centres d’entraînement 

Centre d’entraînement du Raja Casablanca

Un club n’a pas nécessairement besoin d’avoir son propre stade. Rivaux honnis, le Milan AC et l’Inter se partagent San Siro. Toujours en Italie, la Lazio et l’AS Roma élisent domicile au Stadio Olimpico. Et en Afrique, le Raja et le Wydad accueillent tous deux leurs adversaires au Stade Mohamed V de Casablanca. Toutefois, chacun des clubs cités dispose de son propre complexe sportif, et de son centre d’entraînement.

 

Mais en RDC, seuls deux clubs (on vous le donne dans le mille : Vita et Mazembe) possèdent cette infrastructure, à la hauteur de ce qui doit se faire, pourtant essentielle au bon développement d’un club. Deux, sur les 30 000 recensés dans le pays. Pas énorme, donc… Cette nouvelle pénurie désavantage particulièrement les talents issus des régions les plus reculées du pays, qui ont peu de chances d’être détectés et formés. Enfin, très peu de clubs congolais sont dotés d’un centre de formation,  comme la Katumbi Football Academy à Mazembe. Par conséquent, la création de complexes sportifs est une priorité absolue.

Mais… “Il n’y a pas d’argent” 

Certains d’entre vous prendront sûrement nos propositions pour candides et irréalisables, arguant que les caisses du football congolais sont vides. Et pourtant… La FIFA a débloqué depuis 2016 une enveloppe de 11 millions de dollars à destination de différentes Fédérations pour développer des projets. Par exemple, les Iles Fiji (163èmes au classement FIFA) ont fait approuver 22 projets en quatre ans (soit près de quatre millions de dollars), dont la plupart destinés aux infrastructures du pays. Les non moins modestes tahitiens (161èmes) ont, eux, lancé 48 projets approuvés par la FIFA dans ce même laps de temps (4,5 millions de dollars). Mais, bien qu’ayant bénéficié des mêmes contributions, la RD Congo n’a pas proposé le moindre projet approuvé par l’instance mondiale depuis 2016. Et ce n’est pas comme si la situation était de tout repos.