Junior Mutumene : « C’est une question de volonté »

Par Muko
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Pendant que les instances au pouvoir ne cessent de plonger le football congolais dans la médiocrité, certains se battent dans l’ombre pour faire bouger les choses à leur échelle. C’est le cas de Junior Mutumene Sawala, qu’on vous avait déjà présenté comme fondateur de la Ligue Ndembo. A Kikwit, il a lancé la première édition du Football Congo Forum, une plateforme d’échange sur le football congolais et ses problématiques profondes. Parmi les invités, des entrepreneurs du sport, juristes, responsables provinciaux, représentants du gouvernement… mais également des anciens internationaux comme Christopher Oualembo ou Zico Tumba. Partenaire de l’événement, Leopardsfoot y a également participé. Avec le fondateur, on revient sur cet événement pionnier, qui vise à avoir des résultats concrets.

Junior, comment vas-tu ?

Bonjour Louis, je vais bien merci. Toi aussi, je l’espère, et toute l’équipe de Leopardsfoot ! Merci pour cette opportunité d’échanger sur les réalités du football congolais.

Pour les gens qui ne te connaissent pas… peux-tu te présenter, et résumer les principaux objectif de ce forum ?

Je m’appelle Junior Mutumene Sawala, je suis Manager de sport et consultant sportif. J’ai notamment fondé la Ligue Ndembo, qui est un championnat de développement basé à Kinshasa (-7 ans, -10 ans, -13 ans) pour filles et garçons. Je suis également à l’initiative du Football Congo Forum, qui est une plateforme d’échange et de réflexion sur notre football.  L’objectif est d’analyser et de traiter les problématiques profondes du football congolais. Mais aussi d’explorer et d’exploiter les différentes pistes et solutions, et faire des projections concrètes. Surtout, le but profond est de créer une synergie entre le football, le tourisme, l’éducation et la culture.

La première édition a eu lieu il y a désormais trois semaines. Avec le recul, tu es satisfait du déroulement de l’événement ?

La jeunesse, cible principale du forum

Oui, et ça n’a pas été facile… Nous l’avons réalisé avec un seul sponsor : la Bracongo. Je les remercie encore, ils ont grandement facilité le déroulement du forum. Il y a beaucoup de retombées positives, car il y a déjà plusieurs personnes qui m’ont contacté en souhaitant voir ces initiatives se multiplier. La difficulté expérimentée n’a donc été que bénéfique pour ce qu’on veut mettre en place dans les années à venir.

Pourquoi as-tu choisi Kikwit  ?

Car l’idée principale du forum est de décentraliser les activités sportives de Kinshasa au profit des autres provinces, tout en favorisant le développement économique et touristique à travers le sport. A Kikwit, plusieurs conditions étaient réunies pour l’accueillir :  la route est plutôt bonne à partir de Kinshasa, et le gouvernorat du Kwilu s’est montré très réceptif et disponible, tout comme la Fondation Ibalanky pour nous accompagner dans l’organisation. Et en fin de compte, l’édition s’est bien déroulée, malgré toute les difficultés inhérentes à l’organisation d’un tel projet au Congo.

Le grassroots football, c’est ton cheval de bataille personnel. Et c’est un concept bien trop méconnu en RDC… Pourquoi est-ce aussi important ?

Effectivement, ça me tient beaucoup à coeur. Je me positionne comme avocat du grassroots !

Le grassroots concerne tout simplement les premières phases de la carrière, alors que le joueur est encore enfant. C’est donc la phase de formation la plus importante dans le développement d’un athlète. Car c’est une période pendant laquelle les premiers ingrédients du développement se mettent en place. Raison pour laquelle cette phase devrait être abordée avec beaucoup plus de professionnalisme en RDC. En termes d’exemple à suivre, l’Angleterre est sans doute le meilleur pays dans le domaine. Les Etats-Unis sont aussi intéressants, tout comme les Emirats Arabes Unis, qui investissent énormément dans les premières années d’un jeune footballeur.

Dans toute la RDC, il existe un seul centre de formation : la KFA, à Lubumbashi. Que manque-t-il au Congo pour suivre l’exemple du Sénégal (Génération Foot, Diambars…), de la Côte d’Ivoire (JMG) voire même du Cameroun (Samuel Eto’o Academy, Brasseries du Cameroun…) qui comptent plusieurs académies qui ont fait leur preuves ?

Oh, il nous manque énormément de choses, à commencer par la volonté et la passion.

On parle de la RDC, un pays-continent. Mais quand j’observe les acteurs du football congolais, combien en avons-nous qui sont vraiment passionnés ? Pas suffisamment. Surtout pas à la hauteur de la superficie de ce pays. En discutant avec les différents dirigeants sportifs congolais, et je ne vois malheureusement pas beaucoup de passion ni de détermination. Je vois surtout un aspect individualiste et très égoïste. On a pas suffisamment d’infrastructures de qualité, pas assez de coachs formés, d’éducateurs… Mais en revanche, je ne pense pas que l’argent puisse manquer. C’est une question de volonté, tout simplement.

Tu me parlais du Sénégal, qui t’a inspiré…

Oui. Avec les Young Leaders de la French African Foundation, nous avons eu la chance d’être reçu par le président Macky Sall, au cours d’un séminaire. On a pu échanger sur le football, et plus généralement la politique sportive du pays. Il nous a confié qu’en 2012, le budget dédié au sport au Sénégal était de 8 Milliards de FCFA (17 millions de dollars). Et en décidant d’utiliser le sport comme vecteur de développement, le budget est passé de 8 milliards à 33 milliards en dix ans Soit multiplié par 4 ! Ce qu’on constate aujourd’hui avec le Sénégal qui remporte la CAN et qui réussit sportivement, c’est tout sauf un hasard.

J’ai également rencontré le président de l’académie Diambars, qui nous a raconté son histoire, très inspirante. Il est passé de sacrifices en sacrifices, car il avait une vision. Combien d’exemple de ce genre avons-nous au Congo ? Il y en a peut-être, dans l’ombre. Mais combien ? Peu, trop peu… Une fois qu’on aura coché ces cases, on sera mieux partis pour décoller.

Face à l’apathie des instances pour développer notre football, les académies privées représentent une solution vraiment efficace pour exploiter nos talents ?

Bien sûr, c’est tout à fait possible. A condition d’avoir des encadrants qualifiés, bien sûr. Car fonder une académie, c’est de l’entreprenariat dans le football. Il y a énormément d’étapes à suivre, mais ces entrepreneurs doivent être compétents.

Un panel du forum concernait la gestion des équipes nationales qui, aujourd’hui, sont en pleine crise de résultats… cette gestion commence-t-elle par la formation d’équipes de jeunes bien structurées ?

Absolument. A court-terme, il faut mettre en place des compétitions de jeunes régulières, qui auront des effets bénéfiques sur le long-terme. Il faudrait bien orienter le développement du football dans ce sens. C’est la mission de la DTN d’implanter une philosophie de jeu dès nos académies, et de dessiner la philosophie de l’équipe nationale en conséquence. La gestion est donc directement influencée par la formation d’équipes de jeunes.

Tu as également dédié un panel au football féminin… selon toi, son évolution en RDC est aussi importante que celui des hommes ?

Évidemment. Il est très important à prendre en compte. On doit réfléchir à plusieurs moyens pour le développer, car selon moi il n’y a pas de différence profonde avec le football masculin. La seule concerne le modèle économique, car le masculin peut générer plus d’argent. Et encore, regardez l’exemple des États-Unis, où les internationales ont désormais droit à la même rémunération que leurs homologues masculins…

Les femmes méritent mieux que ce qui leur arrive aujourd’hui. En termes de gestion des clubs, il ne devrait y avoir aucune différence avec les hommes.

Le forum a été riche en débats, avec des intervenants de qualité. Comment t’assurer que les solutions proposées soient concrètement suivies d’effet ?

Un plan de suivi est prévu. Tout d’abord, nous avons rédigé un rapport, qui propose des solutions concrètes tirées du forum. Il sera déposé à la Présidence, au Ministère des Sports et à la FECOFA. Enfin, nous allons lancer un championnat de développement de jeunes, pour filles et garçons, à Kikwit. Le championnat de développement renforce le lien entre football et éducation. C’est donc très important. Et au cours de la deuxième édition, on fera un bilan des actions qu’on s’est assignées. Et l’ajuster en fonction.

Tu peux nous détailler un peu le fonctionnement du championnat de développement ?

En différentes phases.

1 : Identifier les terrains, car il y a un manque criant à ce niveau à Kikwit. Il faut qu’on se rassure sur la qualité du terrain, surtout qu’il s’agit d’enfants.

2 : Organiser une rencontre entre les responsables sportifs de Kikwit et les responsables éducatifs. Le support éducatif sera primordial pour le bon déroulement des matchs.

3 : Analyser et faire un budget pour évaluer les coûts. et ensuite la phase de lancement. Il sera suivi de très près afin d’obtenir les résultats que nous voulons.

4 : la phase de lancement

Junior, merci d’avoir répondu à nos questions ! Aurais-tu un message particulier à faire passer aux Congolais qui seraient découragés, et pessimistes quant à l’avenir du foot au pays ?

Être découragé, je comprends. Surtout suite à tout ce qu’on constate. Mais il y a différentes manières de réagir à ces réalités. Celle que je choisis, c’est de rester optimiste, parce que tout dépend de nous. On ne peut pas rester inerte. On se bat pour obtenir des financements pour les projets,  et c’est loin d’être facile, mais on peut le faire.

Merci encore et à très bientôt.

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